Économie circulaire : les entreprises du Nord et du Sud de la Méditerranée n’empruntent pas les mêmes chemins

Réparer plutôt que jeter, réutiliser les matières, recycler les déchets, prolonger la durée de vie des produits ou encore développer de nouveaux services : l’économie circulaire transforme progressivement la manière dont les entreprises produisent et créent de la valeur. Mais cette transformation prend-elle les mêmes formes des deux côtés de la Méditerranée ? Les entreprises du Nord rencontrent-elles les mêmes difficultés que les entreprises du Sud ? Et disposent-elles des mêmes réseaux pour mettre en œuvre cette transition ? Pour répondre à ces questions, une large enquête menée auprès de 901 entreprises de quatre pays méditerranéens, la France, l’Italie, le Maroc et la Tunisie, permet d’apporter quelques éléments de réponse.

L’économie circulaire déjà bien présente dans les pays du Nord et du Sud, mais des disparités selon les pratiques

L’un des premiers résultats de notre enquête est que l’économie circulaire n’est plus une perspective lointaine pour les entreprises interrogées. Près de huit entreprises sur dix déclarent avoir déjà adopté un modèle d’affaires circulaire, au Nord comme au Sud. Toutefois, derrière cette adoption se cachent des pratiques très différentes.

L’enquête montre notamment une présence importante des pratiques de recyclage, alors que le recours aux matières premières biologiques reste moins développé. Le recyclage, la mise en cascade et la réutilisation constituent les pratiques les plus complètement intégrées : 44 % des répondants déclarent les avoir entièrement adoptées. La réutilisation et la redistribution sont entièrement adoptées par 37 % des entreprises, et la réparation et l’entretien par 32 %. D’autres transformations apparaissent moins avancées. La rénovation et la refabrication sont entièrement adoptées par 29 % des entreprises. Les systèmes produit-service le sont par 25 %. Enfin, l’utilisation de matières premières biologiques apparaît comme la pratique la moins développée : 31 % déclarent l’avoir entièrement adoptée, mais surtout 50 % indiquent ne pas l’avoir adoptée du tout.

Ces résultats montrent que toutes les formes de circularité ne présentent pas le même degré d’accessibilité pour les entreprises. Certaines pratiques, comme le recyclage, la réparation ou la réutilisation, peuvent s’inscrire relativement facilement dans des activités existantes. D’autres impliquent une transformation plus profonde de la manière de produire ou de créer de la valeur.

Les entreprises du Nord déclarent davantage de freins

Adopter un modèle d’affaires circulaire ne dépend pas seulement de la volonté d’une entreprise. La transformation peut nécessiter des investissements, du temps, de nouvelles compétences et parfois une modification importante de son organisation. À l’échelle de l’ensemble des entreprises interrogées, plusieurs obstacles ressortent. Le manque d’éducation et de sensibilisation du public à l’économie circulaire figure parmi les barrières les plus importantes. Les incertitudes concernant le marché, l’évolution de la demande ou encore les attentes spécifiques des clients constituent également des difficultés.

L’un des résultats les plus intéressants de notre enquête apparaît lorsque l’on quitte la moyenne méditerranéenne pour examiner séparément les quatre pays étudiés. Les entreprises françaises et italiennes expriment globalement davantage de préoccupations face aux obstacles à la circularité que les entreprises marocaines et tunisiennes. La Tunisie se distingue par une perception relativement faible des différents freins, tandis que le Maroc occupe une position intermédiaire entre la Tunisie et les deux pays européens.

Ce résultat remet en question une lecture trop simple de la transition, selon laquelle les entreprises du Nord disposeraient nécessairement d’un environnement plus favorable et rencontreraient donc moins de difficultés. Il ne signifie pas pour autant que devenir circulaire est objectivement plus facile en Tunisie ou au Maroc. Il montre avant tout que les entreprises ne perçoivent pas les obstacles de la même manière selon leur environnement. Les entreprises du Nord peuvent être davantage confrontées aux exigences concrètes associées à la mise en œuvre de la circularité, ou simplement être davantage sensibilisées à leur existence.

La circularité ne se construit pas seule

Une économie véritablement circulaire suppose que les entreprises ne fonctionnent pas en vase clos. Pour transformer un déchet en ressource, développer une nouvelle technologie ou organiser le réemploi d’un produit, il faut travailler avec des fournisseurs, des clients, des collectivités, d’autres entreprises ou des chercheurs ( Arfaoui et al 2024, Kirchherr et al 2018, Korhonen et al 2018)

Or, les collaborations restent relativement faibles. En Europe, 81 % des entreprises interrogées ne travaillent directement avec aucune autorité publique pour mettre en œuvre leur démarche d’économie circulaire. Plus frappant encore, 94 % ne collaborent avec aucune université ou aucun centre de recherche européen. La situation est assez similaire au Maghreb : 87 % ne collaborent avec aucune collectivité publique et 93 % avec aucune université ou aucun centre de recherche. Ces chiffres mettent en évidence un enjeu majeur : passer d’initiatives circulaires individuelles à de véritables écosystèmes circulaires.

Des ponts encore fragiles entre les deux rives

Les répondants associent principalement les collaborations internationales au transfert de technologies, au partage d’expériences et au développement de nouvelles connaissances. Mais une différence apparaît entre les deux espaces. Pour les collaborations avec les pays européens, 50 % des répondants évoquent le transfert technique, 48 % le partage des connaissances et 51 % le développement de nouvelles connaissances. Pour les collaborations avec les pays du Maghreb, ces proportions se situent autour de 41 à 42 %.

La Méditerranée apparaît donc comme un espace où le potentiel de coopération est considérable, mais où les réseaux permettant de faire circuler les technologies et les connaissances restent encore à consolider pour favoriser l’économie circulaire.

Deux dynamiques à mieux connecter

L’un des principaux enseignements de cette enquête est finalement qu’il faut se méfier d’une lecture trop linéaire de la transition circulaire. Les résultats ne dessinent pas simplement un Nord « avancé » auquel le Sud devrait progressivement ressembler. Ils font apparaître des dynamiques différentes. Au Nord, les entreprises semblent percevoir davantage certains obstacles à la transition. Au Sud, et particulièrement en Tunisie, ces freins sont moins fortement exprimés, alors même que les réseaux de coopération autour de l’économie circulaire restent relativement peu développés.

Ainsi, accélérer l’économie circulaire en Méditerranée suppose non seulement d’aider les entreprises individuellement, notamment par le financement, la sensibilisation et l’accès aux technologies, mais cela suppose aussi de construire davantage de ponts entre les entreprises, les pouvoirs publics, les universités et les centres de recherche, ainsi qu’entre les deux rives de la Méditerranée. En effet, l’économie circulaire repose avant tout sur la capacité des acteurs à créer ensemble de nouvelles façons de produire, d’échanger les ressources et de créer de la valeur.

Nabila Arfaoui

Références

Arfaoui, N., Bourdin, S., Torre, A., Vernier, M. F., & Vo, L. C. (2024). Geographical and organised proximities influencing circular economy practices: the closer partners, the better?. Regional Studies, 58(12), 2485-2500.

Kirchherr, J., Piscicelli, L., Bour, R., Kostense-Smit, E., Muller, J., Huibrechtse-Truijens, A., et Hekkert, M. (2018). Barriers to the circular economy: Evidence from the European Union (EU). Ecological economics, 150, 264-272.

Korhonen, J., Honkasalo, A., et Seppälä, J. (2018). Circular economy: the concept and its limitations. Ecological economics, 143, 37-46.